Quand une chouette subit un choc…

Mi Janvier, une chouette hulotte adulte nous est déposée au CEDAF. Elle a été trouvée sur le bord de la route et amenée par un passant attentionné.

La chouette est vraisemblablement un mâle car elle pèse environ 400g ; il est un peu maigre, rendant cette détermination du sexe plus difficile, mais les femelles pèsent généralement plutôt 550g.

Son examen clinique d’admission révèle une déshydratation moyenne ainsi qu’une vigilance diminuée. Il ne présente pas de fracture ou plaie, mais a des hématomes au niveau des paupières et des oreilles, à gauche comme à droite, ainsi que du sang séché au niveau du bec, laissant supposé que sa tête a heurté un véhicule ou un objet fixe (fenêtre, branche…) en vol.

Un examen ophtalmologique plus poussé révèle une blépharite bilatérale (inflammation des paupières) (photo 1) associée à un hématome, ainsi qu’une possible luxation antérieure du cristallin de l’oeil gauche. Un test à la fluorescéine, qui permet d’identifier la présence d’ulcères sur la cornée, est réalisé et est négatif (photo 2).

La chouette est hospitalisée et reçoit des fluides sous-cutanés pour traiter sa déshydration, ainsi qu’un anti-inflammatoire pour réduire l’inflammation au niveau des paupières. Elle est nourrie avec des souris, et a bon appétit.

Le lendemain, un autre problème est identifié : une paralysie faciale à gauche. Une branche du nerf facial (nerf cranial numéro 7) gauche qui innerve les muscles peauciers de la face et le muscle depressor mandibulae (responsable de l’abaissement de la mandibule), est sans doute atteint. Cela se traduit sur cette chouette par une paupière inférieure pendante et une membrane nictitante (troisième paupière – la membrane transparente qu’ont les oiseaux en plus des deux paupières) immobile à gauche. En conséquence, l’œil n’est plus bien protégé. Un autre test à la fluorescéine démontre que des petites lésions cornéennes commencent à apparaitre.

Un examen oculaire par un ophtalmologiste est réalisé et confirme une kératite (inflammation de la cornée) d’exposition (due à un œil peu protégé) sur l’oeil gauche. L’œil droit ne présente pas d’anomalie mis à part l’hématome. Une échographie des deux yeux est réalisée afin de visualiser les structures internes de l’œil. Elle ne révèle aucune anomalie dans l’œil droit. Dans l’œil gauche, il n’y a finalement pas de luxation du cristallin, mais par contre un caillot de sang dans la chambre postérieure et de la fibrine (tissus cicatriciel) dans la chambre antérieure sont identifiés. Une hémorragie oculaire a du avoir lieu au moment du choc, d’où la présence d’un caillot aujourd’hui (photo 3).

Photo 3 : Le reflet rouge dans le fond de l’œil gauche est probablement du au caillot sanguin identifié grâce à une échographie oculaire

Il ne semble pas envisageable de sauver l’œil gauche étant donné la paralysie faciale et il est donc recommandé de le retirer chirurgicalement pour éviter toute souffrance à l’animal. Deux techniques chirurgicales existent pour ce faire : une énucléation ou une éviscération de l’œil. La première consiste à retirer l’intégralité du globe oculaire, dont les anneaux scléraux (anneaux cartilagineux entourant la partie cachée du globe oculaire) ; cette technique n’est pas idéale sur les chouettes, qui ont des yeux très volumineux, car cela entraine une déformation notable de la forme et du poids de leur tête. Par conséquent, la deuxième technique est recommandée ; elle consiste à ne retirer que les structures internes de l’œil tout en laissant en place les anneaux scléraux (la charpente de l’œil) ; de cette façon, la forme et le poids de la tête sont maintenus.

En attendant de pouvoir réaliser la chirurgie, une pommade antibiotique est appliquée sur l’œil gauche afin de le maintenir hydraté et de prévenir toute infection.

La chirurgie est réalisée sous anesthésie générale (photos 4 et 5). L’œil est désinfecté (photo 6) et l’oiseau placé sous un champ stérile. Une incision circonférentielle de la cornée est réalisée et celle-ci est retirée (photo 7). Les structures internes de l’œil sont retirées (photos 8 et 9) et une hémostase est réalisée par compression manuelle (arrêt des saignements en pressant sur les vaisseaux touchés pendant quelques minutes) (photo 10). Les bords libres des paupières sont sectionnés et suturés ensemble afin de fermer l’œil définitivement (photo 11). L’anesthésie et la chirurgie se passent sans complication et la chouette se réveille bien.

Le patient est gardé en hospitalisation avec son anti-inflammatoire, et un antibiotique par voie orale est ajouté pour prévenir toute infection du site chirurgical. Son appétit demeure bon et il prend du poids progressivement.

Cinq jours plus tard, il ne nécessite plus de médicaments et est transféré en volière en extérieur. Il pèse alors 460g, avec un bon état corporel. Il maîtrise parfaitement son vol et se perche sans difficulté malgré son œil en moins. Il mange bien et des souris vivantes sont introduites dans sa volière pour s’assurer qu’il est capable de chasser malgré son « handicap » ; il les trouve et les attrape sans problème. Il faut savoir que les chouettes chassent en grande partie grâce à leur ouïe et peuvent donc être relâchées même avec un seul œil (contrairement à certains oiseaux chassant exclusivement à la vue, comme les faucons par exemple).

Une semaine plus tard, notre petit patient est donc jugé apte à être relâché. Il est alors emmené dans la forêt Notre Dame à La Queue en Brie en soirée pour s’envoler vers la liberté.