Les Pipistrelles

Pipistrellus nathusii, Pipistrellus kuhlii, Pipistrellus pipistrellus et Pipistrellus pygmaeus

Sur plus de 1100 espèces de chauves-souris recensées dans le monde, on en dénombre 34 en France. Notre pays abrite toute une variété de ces chiroptères : Barbastelles, Murins, Noctules, Oreillards, Rhinolophes, Molosses, Sérotines, Minioptères… Des noms qui résonnent comme autant d’évocations nocturnes et secrètes.

Parmi elles, on retiendra aujourd’hui les quatre espèces de pipistrelles européennes : celles de Nathusius et de Kuhl, les Commune et Pygmée. Si on distingue mieux la Nathusius des trois autres, celles-ci ne sont réellement identifiables que par des spécialistes. Les pipistrelles, ces papillons gothiques… 

illustration : ©Marianne Ory

Vol de nuit

Tout d’abord, arrêtons-nous sur le fait que les chauves-souris sont les seuls mammifères capables de voler. Point de plumes comme le très sophistiqué peuple des oiseaux, mais une membrane de peau appelée patagium  qui se tend entre ses doigts écartés et son corps.  Pour ce bel effet parapluie, tous les doigts se sont allongés sauf le pouce – d’où le nom de l’ordre qui regroupe toutes les chauves-souris : les chiroptères (du grec cheiros «main» et ptera «aile»). Mais alors, qu’en est-il des polatouches, des dermoptères et autres fameux planeurs ? Eh bien justement, aussi remarquables soient leurs performances, ils se contentent de planer en s’élançant d’un arbre à un autre, quand les chiroptères peuvent papillonner à loisir sur des kilomètres. Leur vol est tout à fait saisissant. Leurs ailes très articulées leur permettant une extraordinaire agilité, elles offrent au regard un furieux ballet acrobatique.

Se déplacer au sol est à l’inverse très laborieux pour ces redoutables volatiles. Mais comment font ces as des figures aériennes pour se reposer en sécurité puisqu’ils ne peuvent dormir en vol comme les martinets ? Ils s’accrochent tête en bas au plafond, tout simplement. Les pieds griffus des chauves-souris se verrouillent comme des crochets et elles peuvent ainsi dormir en toute tranquillité, enveloppées dans leurs ailes repliées. (On pourra aussi découvrir une pipistrelle endormie derrière des volets !)

Nos pipistrelles entrent en scène moins d’une heure après le coucher du soleil. Elles quittent leurs abris et rejoignent leurs terrains de chasse favoris. Les Nathusius préfèrent les milieux forestiers, les Kuhl les espaces ouverts et chaotiques présentant des anfractuosités tandis que les Communes sont présentes autant en milieu urbain qu’en campagne et forêt.

En Île-de-France on observe d’abord la Pipistrelle commune puis celle de Kuhl. Septentrionale, la Nathusius y est bien plus rare et à la différence des deux premières, elle n’est pas anthropophile. D’autre part, cette espèce peut migrer entre la Lettonie (où les femelles passent l’été) et l’Espagne (où elles passent l’hiver), et parcourir plus de deux mille kilomètres lors de ces déplacements saisonniers. Quand à la Pygmée qui est méridionale, elle est absente de notre région.

Les pipistrelles citadines chassent beaucoup autour des lampadaires où il est aisé de les observer. On peut sinon les voir en bordure de forêt, dans les parcs et jardins, au dessus des points d’eau… Insectivore avec un penchant notable pour les diptères (mouches et moustiques), une pipistrelle est capable d’ingérer un tiers de son poids en une nuit, ce qui équivaut à environ 600 moustiques.

Pipistrelle de Nathusius / Photo : ©F. Schwaab

Des échos de loin en loin

Si elle n’est pas tout à fait aveugle, la pipistrelle se repère avant tout  grâce à son audition. Et c’est bien peu dire, étant donné la finesse de cette ouïe qui lui permet de « voir » et se localiser grâce aux échos. En effet, c’est l’écholocation (ou écholocalisation) qui éclaire le monde vibrant des microchiroptères. A l’aide de leurs larynx et pharynx, les chauves-souris émettent des ondes ultrasonores qui filent rebondir sur tout relief à portée et reviennent à leurs oreilles chargées d’informations analysées par le cerveau et comprises sans doute comme une image. 

C’est ainsi que les pipistrelles se repèrent et chassent avec une telle adresse. Leurs proies repérées, les chauves-souris modifient l’intervalle d’émission et frappent avec précision. Il est à noter que certains papillons tentent de brouiller les pistes en émettant eux aussi des ultra-sons. Mais il est bien difficile de tromper l’audition d’un chiroptère. Les différentes espèces de pipistrelles émettent à différentes fréquences et c’est par ce biais qu’on les identifie sur le terrain à l’aide d’un matériel spécifique puisque ces ultrasons sont pour leur plus grande part inaudibles à l’oreille humaine. C’est par ailleurs le seul moyen de distinguer une Pipistrelle commune de son espèce jumelle, la Pygmée. Aussi appelée Pipistrelle soprane, cette dernière émet de 52 à 60 kHz tandis que la Commune émet entre 45 et 48 kHz… De quoi alarmer quelques oreilles attentives!

Cependant, lorsque les chiroptères se parlent entre eux, leur langage est perceptible. Il est bien entendu impossible de vraiment concevoir et comprendre le monde sensoriel des chiroptères sans pouvoir en faire l’expérience soi-même.

Cette représentation du monde est aussi éloignée de la nôtre que fascinante. Elles ne sont pas les seules à écholocaliser, puisque les cétacées à dents s’y emploient aussi ainsi que certains oiseaux. C’est le cas par exemple du Guacharo des cavernes, une sorte de grand engoulevent péruvien qui niche dans l’obscurité la plus totale.

Pipistrelle soignée au centre / Photo : © Louise Jacquot

Le bref des Pipistrelles

Avec un corps plus petit qu’un pouce et une envergure d’une vingtaine de centimètres, la pipistrelle est la plus petite chauve-souris d’Europe. Et quelle légèreté ! La Pipistrelle commune pèse entre 4 et 8 grammes. Le pelage des pipistrelles est roussâtre sur le dessus, et d’un marron plus clair sur le ventre. La Nathusius a cependant les poils un peu plus longs et une allure ébouriffée. La tête au museau foncé s’agrémente de petites oreilles triangulaires aux bouts arrondis. Lorsqu’elles crient, les pipistrelles découvrent des petites dents très pointues qu’elles ont au nombre de 34. On reconnaît la Kuhl à ses ailes qui présentent un liseré blanc de 1 ou 2 mm (jusqu’à 5 mm pour la population du Sud) de largeur le long du patagium entre le pied et le cinquième doigt de la main.

Les colonies de pipistrelles évoluent au rythme des saisons. Si la saison des amours bat son plein en automne, c’est l’été suivant que naissent les petites pipistrelles : c’est grâce à l’ovulation différée qu’elles ne voient pas la nuit en hiver. Ces rassemblements permettent un bon brassage génétique. Le froid s’installant et les insectes se raréfiant, les pipistrelles se mettent en quête d’un gîte tranquille pour passer l’hiver. Très opportunistes en été, elles se font discrètes en hiver où elles choisissent des gîtes à l’abri du monde, comme des cavités souterraines ou de vieilles bâtisses.  La température doit être constante et ne pas chuter en dessous de zéro degré. Pour garder leurs ailes bien hydratées, leur préférence ira toujours à un espace humide. Lorsqu’elle hibernent et deviennent léthargiques, le rythme cardiaque des chauves-souris ralentit à quelques battements par heure. Il ne faut surtout pas les déranger lorsqu’elles hibernent. A chaque réveil, elles puisent dans leurs réserves énergétiques et si elles sont trop souvent réveillées, elles meurent d’inanition avant l’arrivée du printemps. Pour leur donner un petit coup de pouce, on peut leur installer des nichoirs. Plusieurs espèces de pipistrelles peuvent hiberner ensemble en essaims.

Au printemps, les pipistrelles reprennent des forces et poursuivent les premiers insectes de la saison. Tandis que les mâles et immatures s’orientent vers les terres d’estivage, les femelles gestantes se préparent à la mise-bas. En été donc, mâles et femelles s’installent en colonies séparées. Ces dernières choisissent un gîte bien chaud et le plus tranquille possible pour abriter la nurserie où elles donnent naissance à un ou deux petits. Ils restent accrochées à leurs ventres quelques jours puis les mères organisent un système de « garderie » : les jeunes pipistrelles sont regroupées en grappes pour ne pas se refroidir en attendant le retour de leurs mamans.  Allaitées régulièrement, les petites chauves-souris grandissent vite et sont capables de voler en quelques semaines.

Une colonie de pipistrelles dans un grenier

Des alliées à protéger

Les pipistrelles ne sont bien sûr pas les seules concernées par les multiples difficultés inhérentes à l’activité humaine et qui jalonnent leur existence. Mais, bien que protégées, nos pipistrelles sont particulièrement menacées par les dégâts occasionnés par les produits phytosanitaires sur l’écosystème. Exclusivement insectivores, leur population chute à mesure que disparaissent leurs proies. Un constat alarmant quand on sait leur rôle de régulateur naturel : les pipistrelles sont des aspirateurs à mouches, moustiques et autres « ravageurs » ! Par ailleurs, la fragmentation et la disparition de leur habitat font des ravages. La culture intensive se passe de haies et d’arbres, les vieux murs et toitures sont détruits ou remplacés, leurs niches comblées.

 À la pollution lumineuse s’ajoutent aussi les collisions avec les automobiles et les éoliennes, celles-ci réduisant encore leurs territoires puisque que les chiroptères les évitent sur un rayon d’un kilomètre. En outre, comme pour les passereaux, la pression de la prédation naturelle est très accrue par les chats domestiques. Autre problématique, l’invasion du territoire par une espèce exotique : la Perruche à collier. Les perruches n’hésitent pas à déloger les chauves-souris de leurs creux pour s’y installer à leur place et ce faisant, elles compromettent l’élevage des jeunes. Enfin, les erreurs humaines liées à leur image et à la méconnaissance de l’espèce leur portent souvent préjudice. Comme les taux de reproduction des chiroptères sont lents, il leur est difficile de compenser de telles pertes.

Pipistrelle soignée au centre / Photo : © Louise Jacquot

Les toutes petites patientes de Faune Alfort

Chaque année, le centre de sauvegarde accueille une vingtaine de pipistrelles. La plupart sont apportées suite à des attaques de chats ou bien en dénutrition. En ce moment, deux pipistrelles attendent patiemment d’avoir le poids requis pour repartir car elles sont arrivées trop maigres. Il arrive aussi que leur gîte (que cela soit un arbre, une haie ou une construction) soit détruit alors qu’elles y dorment ou élèvent leurs petits. 

Lorsque vous rencontrez une pipistrelle, assurez-vous qu’elle est vraiment en difficulté pour ne pas l’arracher à sa colonie pour rien. En effet, les chauves-souris doivent être relâchées sur les lieux de leur découverte pour retrouver les leurs. N’oubliez pas de mettre des gants si vous devez porter secours à une pipistrelle en détresse. D’une part car elles peut tenter de se défendre en mordant (même si le risque est infime, elle peut transmettre la rage) mais aussi car sa peau est très fragile et pourrait être endommagée par la sueur et la chaleur de vos mains et nuire à son envol.

Les pipistrelles sont des êtres passionnants et essentiels à notre biodiversité qu’il faut donc absolument préserver.

Un petit plus

Pour poursuivre encore les captivantes chauves-souris, voici l’émission « Sur les épaules de Darwin  – Les dangers de la séduction » à réécouter sur France Inter !

Pour des conseils de cohabitation et/ou de prise en charge de chauves-souris en détresse, contactez nos partenaires de l’association Azimut230.

Pipistrelle soignée au centre / Photo : © Marianne Ory